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Avant de faire du ghostwriting dans l’industrie musicale, c’était la question qui m’obsédait. Comment diable les artistes parvenaient-ils à écrire leurs chansons ? Avec le temps, j’ai compris qu’il n’existait aucune baguette magique, mais que ma méthode me donnait des résultats étonnants. Dans cet article, je vous dévoile comment faire pour écrire des chansons sur n’importe quelle thématique.
Une chanson est composée de plusieurs éléments indispensables ou du moins extrêmement récurrents, comme le(s)couplet(s) et le(s) refrain(s). Ils peuvent être précédés d’une courte introduction pour poser un contexte et suivis d’une outro, mais ce n’est en aucun cas obligatoire.
La structure de base est la suivante : Intro - Couplet - Refrain - Couplet – Refrain. Pour autant, beaucoup d’artistes se jouent des contraintes et des habitudes pour proposer par exemple un troisième couplet, une outro, une absence de refrain ou à l’inverse de commencer la chanson par le refrain. Dans les faits, il n’y a pas de règle.
Tout comme, il n’y a pas d’obligation à ce qu’il y ait des rimes, même si elles sont très souvent présentes. D’expérience, pour moi il est plus simple d’avoir un schéma de rimes global. On pense que les rimes limitent la créativité, mais j’ai plutôt l’impression qu’elles posent un cadre de création. Un terrain de jeu et d’expression.
La forme classique d’un schéma de rimes est en AABB, où la première et la deuxième ligne riment, et la troisième et la quatrième ligne riment. C’est aussi la forme la plus attendue et la plus lassante. N’hésitez pas à varier dès que possible.L’alternance, et pas simplement en ABAB, donnera de la profondeur à vos textes.
Pour du ghostwriting, vous n’aurez pas à vous poser la sempiternelle question de l’œuf et de la poule, c’est-à-dire : faut-il commencer par écrire le texte ou la musique ? Non, dans ce contexte précis, on vous enverra l’instrumental en amont. C’est donc un problème de moins à s’occuper.
En revanche, il vaut mieux avoir une idée globale qui pourrait traverser votre futur texte. Pourquoi ? Écrire un texte sur rien de concret, ça vous prendra un temps fou car vous ne saurez pas dans quelle direction avancer. Comme ce que j’expliquais un peu plus haut, la créativité doit s’exprimer dans un cadre défini à l’avance. Si jamais les demandes sont floues, peu précises ou absentes, concentrez-vous avant tout sur des thématiques universelles (amour, argent, liberté, etc.) facilement adaptables. Non, ce n’est pas original, mais elles nous concernent tous et permettent de poser une première base.
C’est comme si je vous demandais d’inventer une nouvelle couleur. Vous seriez bien embêtés et vous ne pourriez qu’essayer d’associer des éléments déjà existants. S’asseoir devant une feuille blanche et sans grandes idées, c’est extrêmement difficile. Ne tentez pas de construire vos couplets et vos refrains dès la réception du brief. Ni dès la première écoute de l’instrumental. C’est beaucoup trop tôt. Prenez d’abord une feuille, couchez d’un côté tous les mots que le brief vous inspire (genre, thématiques, champs lexicaux) et de l’autre les premiers mots qui vous viennent à l’esprit. Assez vite, vous verrez que vous n’aurez plus une feuille blanche. Il sera largement temps d’affiner tout ça par la suite.
Dans cette phase initiale de création, lisez, sortez, écoutez. L’inspiration se trouve dans la vie quotidienne. Écrivez quelque part tout ce qui vous semble intéressant à noter et tout ce qui vous passe par la tête.
Pour vous expliquer mon cheminement créatif et essayer de le transmettre, je vais prendre en exemple un projet fictif. Lorsque je reçois un brief pour écrire une chanson pour un jeune artiste, dès les premières lignes, il y souvent a la mention « j’aimerais des textes un peu comme (insérer nom d’une personne connue), mais avec ma patte ».
Mon travail n’est pas d’imiter, mais de comprendre la demande, l’intégrer, m’imprégner et de la sublimer. Les jeunes artistes n’ont généralement pas une patte assez établie pour qu’on les reconnaisse au premier coup d’œil et pour qu’eux-mêmes réussissent à extraire de leurs textes 2 ou 3 thèmes forts.
Pour me perfectionner, j’ai analysé les thématiques, les récurrences et le phrasé d’une centaine d’artistes français. Oui, autant. Ces jeux d’écriture me permettent ainsi de progresser et d’être prêt à aller sur tous les terrains. Pour les besoins de cet article, on va essayer de sublimer « Trop beau » de Lomepal. Un exercice difficile, tant le texte est qualitatif.
Je vous la mets ici : https://www.youtube.com/watch?v=Z5N7c2j8XWA
L’instrumental peut parler d’elle-même : une montée en rythme, un BPM élevé, une rupture de ton, les instruments utilisés, etc. Avant toute chose, pour me départir de la vision de l’auteur original et de sa chanson, j’écoute au moins cinq fois l’instrumental. Des idées de placements émergent : des mots, des sons, des phrases parfois. C’est la deuxième phase créative, après la première à la réception du brief. Couchez une nouvelle fois toutes vos idées sur papier et commencez à les organiser. Elles serviront peut-être plus tard.
Ma partie préférée. Et celle que vous attendez en cliquant sur cet article. D’abord, réécoutez la chanson originale(voir ci-dessous), après avoir analysé l’auteur. Lomepal a des axes thématiques assez évidents : les histoires d’amour torturées, le regret, les ruptures, les femmes et leur beauté. En une phrase, il est toujours sur le fil du rasoir entre amour et haine. Il est en plus capable d’alterner les parties chantées avec celles chanson rappées, et ses refrains concentrent la plus grande puissance de son écriture. Mieux, souvent ses refrains sont un condensé thématique de l’ensemble de ses chansons : en écoutant le refrain, on peut comprendre l’entièreté de ses chansons.
« Trop beau » est un parfait concentré de ses thématiques ET de ses façons de les aborder. C’est donc la chanson idéale pour analyser Lomepal.
Ici la chanson originale : https://www.youtube.com/watch?v=o8wpucx7W8M avec ci-dessous le champ lexical qui est lui adossé. Vous pouvez voir certains mots qui ressortent, comme« déteste », « longtemps », « trop » ou« corps ». Autant de béquilles sur lesquelles on pourra s’appuyer pour créer notre propre texte.

Le phrasé exact de l’artiste confirme ou infirme les premières idées de paroles auxquelles on pense en écoutant l’instrumental. L’objectif est d’écrire un texte similaire à Lomepal, dans les thématiques et dans la façon qu’il aurait pu le prononcer, sans tomber dans le copier-coller. La ligne est fine, c’est pour cela qu’il nous faut nos propres sous-thématiques.
Une chanson, c’est comme une histoire : elle a besoin d’une raison d’être et d’un fil conducteur. Ça, c’est à vous de le puiser dans votre vécu ou dans un vécu que vous pourriez convoquer. Eh oui, si Charles Aznavour chante avec autant de justesse ses difficultés à Paris pour se faire un nom dans les années 50, c’est parce qu’il l’a vécu. Si vous voulez faire du Aznavour, vous pouvez le rejoindre sur les grandes thématiques (les échecs, garder espoir, travailler dur, etc.) mais les adapter avec votre propre vécu. Sinon, ça ne fonctionne pas et ça sonne faux.
Dans le cas de Lomepal, on va dire que je n’ai pas envie de parler de mes propres expériences amoureuses. Ce n’est pas grave, car je peux convoquer celles de …mes personnages de roman. Je réfléchis à l’histoire la plus tragique (un amour lesbien interdit à la fin du19e siècle, qui n’a pas pu se prolonger), et hop.
Maintenant qu’on a les thématiques et les sous-thématiques, il faut les disposer dans un ordre cohérent au sein de la chanson, pour ne pas partir dans tous les sens. Par exemple premier couplet centré sur le regret, le deuxième sur l’incompréhension, le refrain sur la réminiscence des souvenirs communs, etc. Que chaque partie de la chanson déroule une histoire dans une suite logique (thématique, chronologique, etc., tant qu’il y a une logique interne).
Une fois qu’on a la thématique principale (une rupture amoureuse), les sous-thématiques (l’amour lesbien controversé, les regrets et les remords liées à la relation, l’incompréhension de la rupture), que l’on sait le genre musical de l’artiste visé (rap, rock, variété, pop, slam, etc.), son phrasé et sa diction, que l’on connait les variations de l’instrumental par cœur et l’ordre d’apparition des thèmes, il suffit de reprendre son carnet avec les premières phrases, et de dérouler en variant la structure de rimes pour éviter la redondance type ABAB.
Le plus simple, c’est de partir du principe que notre texte se cale sur le même rythme que l’original. C’est dans un second temps, à la relecture, que l’on observe si on peut créer des ruptures, ajouter des phrases à d’autres moments ou en supprimer. Voilà, on a tout ce qu’il faut. Maintenant, quel est le résultat ?



Malgré les indications de lecture, il est difficile de retranscrire fidèlement le rythme. Mais ça vous donne une idée. Vous remarquerez que j’ai changé quelques placements et ajouté du texte là où il n’y en a pas dans la version originale (au moment des deux dernières rimes du refrain à 1.32 et à la fin à partir de 3.25). Cette idée de l’outro, absente de l’originale, m’est venue dès l’écoute de l’instrumental, qui s’y prête ici totalement puisque Lomepal laisse presque une minute sans mot dans la dernière partie de sa chanson.
Mon texte, on dirait du Lomepal sans que ça soit du Lomepal. Les thèmes sont respectés, mais adaptés dans un autre contexte. Le contrat est rempli, et j’ai essayé de le sublimer sur le fond comme sur la forme. La chanson aussi se prêtait à un pré-refrain (le flacon d’ivresse, etc.). C’est l’une des particularités de l’artiste. L’enchainement pré-refrain et refrain est la partie la plus impactante de mon texte. Comme avec l’auteur original.
Le premier des conseils qu’on entend généralement sur l’écriture de chanson, c’est de faire simple. Inutile d’écrire des phrases trop longues, trop complexes ou avec des mots trop littéraires. Ce n’est pas faux, ce n’est pas vrai non plus. La réalité, c’est qu’il faut avant tout chercher la justesse. Si l’on écrit un mot littéraire juste pour le style, c’est de l’esbrouffe. En revanche, si on l’écrit un mot littéraire parce que c’est le terme le plus approprié et qu’il n’y a pas d’autres équivalents aussi précis, c’est une nécessité.
Le plus important finalement, c’est que le texte soit adapté à la mélodie. Un texte chanté et un texte rappé, ce n’est pas pareil par exemple. En chant surtout, c’est primordial d’avoir des mots plus courts et plus simples à prononcer. En rap, c’est beaucoup moins un critère prépondérant.
Lomepal est très fort pour écrire des textes qui ont l’air compliqué, mais qui en réalité ne le sont pas toujours. Désolé. Cependant, il est un très bon interprète et est doué pour véhiculer des émotions. On sent la sincérité brute. J’ai essayé de garder toutes ces informations à l’esprit lors de l’écriture de mon texte, en ajoutant des petites choses de ma trousse d’écrivain, comme l’anagramme(« sacrifiée » et « scarifiée »), l’expression bien sentie (« assignée à résistance ») ou une forme d’homonyme (« froissés », « le froid, c’est »).
Pour clôturer cet article et pour comparer, je vous mets ci-dessous le texte de Lomepal. Alors, exercice réussi ?
